Plus de 50 % des accidents de vélo ne sont pas causés par les cyclistes eux-mêmes

Pour les les polices cantonales de Bâle-Ville, Vaud, Fribourg et de Suisse centrale, le titre ci-dessus se traduit par « près de 50 % des accidents de vélo sont causés par les cyclistes eux-mêmes ». Et il fallait intervenir, vite, en produisant la vidéo ci-dessous, « même si les chiffres de la Suva montrent que seuls 20 % des accidents de vélo sont des collisions ». En gros, le reste du temps, ils se font mal tout seuls, mais la vidéo se termine sur une collision.

Cycliste au quotidien, j’ose prétendre que je ne corresponds pas au portrait du cycliste dressé par ce film. Plutôt à l’aise dans le trafic, je ne compte plus les automobilistes qui me frôlent, qui ne respectent pas les bandes cyclables, qui me coupent la priorité (normal, ils ne m’ont « pas vu » vu qu’ils sont sur leur téléphone portable), qui se fichent totalement de ma présence (« tu es plus petit, tu dois faire attention« , c’est du vécu), ou qui ignorent l’existence de leur clignotant.

Plus souvent victimes que coupables

Selon le Rapport SINUS 2016 du BPA (page 38) «les cyclistes qui ont une collision grave sont des victimes innocentes dans plus de la moitié des cas (55%). Ils sont seuls responsables de 29% des collisions, et le responsable principal ou le coresponsable de 16% d’entre elles. La part des collisions graves subies par les cyclistes dans les giratoires est particulièrement importante. Dans 89% des cas, les usagers antagonistes sont seuls responsables.»

Mais c’est plus simple de s’en prendre à ceux qui sont déjà les plus vulnérables, faute de moyens mis dans les infrastructures adaptées. Un aménagement cyclable où un enfant de 8 ans n’est pas en sécurité n’est pas un aménagement cyclable. Point.

Automobilistes au téléphone 3,5 minutes par heure!

Pour les polices de notre pays, il faut donc effrayer cyclistes et piétons (cf la précédente campagne de la police) pour que la bagnole puisse continuer à circuler sans entraves. Alors oui, il y a des cyclistes qui roulent comme des « sauvages ». Mais ils ne sont ni meilleurs ni pires que le conducteurs de véhicules plus lourds. Qui respectent évidement les limitations, les STOP, les places de stationnement et ne consultent jamais leur téléphone au volant (comme il n’y a pas de raison que les conducteurs suisses soient très différents des américains, les résultats de cette dernière étude sont assez effrayants).

Le cycliste qui ne respecte pas les règles se met en danger lui-même. L’automobiliste fait courir un danger bien plus important aux autres. Et c’est étrange, je n’ai encore jamais vu de vidéo produite par nos polices basée sur « les infractions les plus fréquemment commises par les automobilistes ».

Le message: « Bien fait pour eux !»

Ce qui me dérange aussi dans la vidéo et la campagne en question c’est que la POLICE dise « vous voyez, c’est de leur faute à ces cons de cyclistes » et que les automobilistes continuent à faire n’importe quoi. Comme dans la vidéo d’ailleurs où le cycliste slalome (pas bien), mais doit éviter la voiture qui déboite sans faire attention (pas bien).

Dans l’ordre, la « conduite agressive » du cycliste:

Dépassement avec une ligne discontinue: autorisé (ou est-ce réservé aux autos?)
Dépassement avec une ligne discontinue: autorisé (ou est-ce réservé aux autos?)
Vélo dans une zone piétonne (pas forcément interdit selon les zones en question). Mais les piétons ont la priorité, c'est certain.
Vélo dans une zone piétonne (pas forcément interdit selon les zones en question). Mais les piétons ont la priorité, c’est certain.
Dépassement à l'entrée d'un giratoire alors que le trafic vers la sortie est bloqué et que le cycliste emprunte une autre sortie: je pense que je ferais pareil, peut-être un poil moins vite, mais pareil.
Dépassement à l’entrée d’un giratoire alors que le trafic vers la sortie est bloqué et que le cycliste emprunte une autre sortie: je pense que je ferais pareil, peut-être un poil moins vite, mais pareil.
Le cycliste a slalomé, pas bien. Et n'observe pas le clignotant de l'auto (rarement enclenché). Mais l'automobiliste déboîte sans trop se soucier non plus.
Le cycliste a slalomé, pas bien. Et n’observe pas le clignotant de l’auto (rarement enclenché). Mais l’automobiliste déboîte sans trop se soucier non plus.

Sur son trajet, on déplore d’ailleurs l’absence d’aménagement cyclables qui auraient évité tout problème.

Et après, si on veut parler chiffres, ils figurent dans ce document de la Suva:

  • 17 000 accidents de vélo par an pour un coût de 120 millions. Dont 3000 collisions (36 millions de CHF).
  • 500’000 accidents non professionnels par an, dont 4% sur le chemin du travail (comme dans la vidéo, du coup très représentative).
  • 45 000 accidents de football par an pour un coût de 180 millions de francs.
  • 52 000 accidents de la circulation routière, pour un coût de 674 millions de francs.
  • 176 000 accients dûs aux chutes et aux faux-pas pour un coût de 1,16 milliards de francs.
  • 155 000 accidents dans la maison et le jardin pour un coût de 600 millions de francs.

Pour la police, il était donc prioritaire de s’en prendre au 3000 collisions dont moins de la moitié sont dues aux cyclistes.

La Suva relève aussi que le handball, le hockey sur glace et le football sont les disciplines sportives présentant le risque d’accident le plus élevé (en nombre de blessés par million d’heures de pratique sportive).

Nombre de blessés par million d’heures de pratique sportive.
Nombre de blessés par million d’heures de pratique sportive.

On constate que le vélo n’est représenté que par le VTT, et très très loin dans le classement.

Et on se réjouit d’avance de toutes les vidéos produites par la police pour remettre tous ces inconscients sur le droit chemin.

Les conseils de la police

Enfin pour faire bonne mesure, les précieux conseils de nos autorités « pour la sécurité à vélo », avec mes commentaires:

  • Contrôler régulièrement les freins, les pneus et le phare. Je dirais même les phares.
  • En début de saison, confier le vélo à un spécialiste pour un service. Bonne idée si vous n’êtes pas spécialiste.
  • Porter un casque correctement ajusté. Bonne idée, si j’en ai envie. Dans les pays où le vélo est le plus développé, personne ou presque ne le porte, car ce m’est pas nécessaire.
  • Visibilité: allumer le phare toute la journée et porter des vêtements clairs et réfléchissants. Ça ne sert à rien si les automobilistes ne regardent de toute manière pas ce qu’il y a autour d’eux. Et si je ne le fais pas, ça va être de ma faute aussi?
  • Prévoir suffisamment de temps. Valable pour tout le monde, mais surtout en voiture.
  • Rouler avec prudence et prévoyance. Avec l’expérience, je vous jure que vous roulerez avec prudence et prévoyance, à la limite de lire dans les pensées de l’automobiliste (quand il pense).
  • Respecter les règles de la circulation et les autres usagers de la route. Evident.
  • Dans les giratoires, toujours circuler au milieu de la chaussée (meilleure visibilité, pas de risque de se faire couper la route). Evident et applicable ailleurs aussi, comme lorsqu’il n’y a pas de place pour se faire doubler en sécurité.

A 100’000 km par année tu peux faire n’importe quoi?

La journée a mal commencé, déjà au réveil avec cette annonce promotionnelle de la RTS pour son émission 15 Minutes de samedi prochain. Avec, pour attirer le chaland, des titres comme « Faut-il davantage sévir contre les « cycloterroristes »? » ou « Les cyclistes sont-ils les nouveaux chauffards ».

Le sujet m’énerve un peu, parce que les solutions on les connait. Si on veut éradiquer les vélos, alors oui fixons des amendes dissuasives, rendons le casque obligatoire, et la plaque minéralogique aussi et, surtout, dégageons (le dégagisme est à la mode, vous voyez, j’écoute la radio) les pistes et autres bandes cyclables qui ne font que de compliquer l’avancée des bagnoles, ces grandes reines autoproclamées de la rue et des routes.

Si, par contre, on admet enfin que le vélo est une solution crédible aux problèmes de congestion, de pollution de l’air, de bruit et de santé publique, alors prenons de vraies mesures et appliquons celles qui ont déjà été décidées. Les dizaines de milliers de cyclistes d’Amsterdam ou de Copenhague, qui circulent sans griller de feux, ne sont pas plus « civilisés » que dans les autres villes et pays. On leur a juste construit des infrastructures adaptées. Des routes, des pistes, des ponts, des tunnels, des carrefours avec des feux à la durée et à la synchronisation adaptées…

Amsterdam: la même rue avant les voitures, pendant, après. Le résultat de choix assumés.

Les cyclistes ne sont ni meilleurs ni pires que les autres usagers de la route, bien au contraire, comme l’aurait dit mon prof de philo du collège. Mais à rouler dans un milieu aussi agressif que la circulation automobile, l’instinct de survie développe aussi des comportements qui peuvent sembler agressifs, alors qu’il s’agit juste de prendre sa place, vu qu’on ne nous la donne pas.

Voilà pour le mauvais début de journée. Qui s’est mal poursuivie, enfin presque comme d’habitude lorsque l’on circule sur une bande cyclable en ville.

 « Tu étais derrière… » Donc quoi?

Je roulais donc de la gare de Sion en direction de l’Hôpital, où je travaille. Après le pont sur le Rhône, la bande cyclable a été nettement améliorée avec des marquages en rouge (même si tout n’est pas parfait…) pour signaler aux automobilistes qu’ils traversent un axe prioritaire en présence de cyclistes. Malheureusement, ce n’est pas clair pour tout le monde.

En tous cas pas pour cet automobiliste qui me double pour obliquer à droite à peine quelques secondes plus tard. Je mentirais si je disais que je ne m’y attendais pas. Avec l’expérience, on sait que la « variante » est souvent possible, voire probable. Selon mon GPS, j’ai tout de même dû ralentir de 27 à 11 km/h. Merci les freins à disque (on polémiquera plus tard).

Réaction du monsieur quand je lui signale qu’il m’avait brûlé la priorité? «Oui, je t’ai dépassé, tu étais derrière et j’avais largement le temps de tourner. De toute manière j’ai une « dashcam » devant et une autre derrière, tout a été filmé. Et puis, tu fais combien de km par année? 10’000 à vélo? Moi j’en fais 100’000 en voiture, donc je sais ce que je fais.»

Je lui ai répondu que l’histoire de la caméra était une bonne nouvelle (même si le TCS en déconseille l’usage) et qu’il pouvait volontiers appeler la police pour leur montrer les images et leur poser la question. Comme une patrouille de la police municipale passait par là, nous avons pu leur soumettre le cas (mais sans la vidéo, pas fou le monsieur, hein). Verdict des agents: «Le cycliste a la priorité sur la bande cyclable que vous avez traversée et votre clignotant n’est qu’une indication». Voilà. Une réponse à ce que l’on savait déjà puisque c’est écrit noir sur blanc dans la loi sur la circulation routière qui est détaillée ici.

Mais à part ça, un automobiliste qui parcourt 100’000 km par année (274 km par jour tout de même, ça doit faire beaucoup de vidéos de sa dashcam à regarder), il sait ce qu’il fait.

Et ce sont évidemment les cyclistes les sauvages.

Punir les cyclistes comme tout le monde? Non, dit le Conseil fédéral.

Le Conseil fédéral a récemment répondu à la motion « Même traitement pour tous les conducteurs en cas de violation des règles de la circulation » du conseiller national PLR Hans-Peter Portmann. Et il l’a heureusement incité à revenir à la raison.

Hans-Peter Portmann demandait ce qui suit: « Le Conseil fédéral est chargé de faire modifier, là où cela s’avère nécessaire, le code pénal et en particulier la loi sur la circulation routière, de sorte que tous les conducteurs de véhicules soient soumis, en cas de comportement fautif, aux mêmes procédures et aux mêmes sanctions (peines, amendes, etc.) en termes de durée ou de montant et d’efficacité. A cet égard, les sanctions doivent porter sur toutes les autorisations de circuler des usagers fautifs, indépendamment du véhicule utilisé. De plus, le Conseil fédéral est chargé de prendre des mesures pour que les cantons et les communes, en cas de non-respect des règles de la circulation, sanctionnent les conducteurs de véhicules non motorisés aussi sévèrement que les conducteurs de véhicules motorisés. »

En clair: merci de punir les cyclistes de la même manière que les automobilistes.

Le motionnaire relève encore que « la mise en danger des usagers de la route, et en particulier des piétons, a drastiquement augmenté en raison du comportement fautif des conducteurs de véhicules non motorisés. »

Pas d’augmentation des accidents

Pour M. Portmann la mise en danger des usagers de la route a donc augmenté, ce qui reste une opinion fondée on ne sait sur quelle base. Pour ce qui est des chiffres et des accidents réellement constatés, le BPA relève dans son « Rapport Sinus 2016 » que « le nombre de dommages corporels graves subis par les piétons a connu quelques fluctuations durant la dernière décennie. Les chiffres des accidents ont néanmoins tendance à stagner sur l’ensemble de la période. Seuls les moins de 18 ans affichent une évolution positive durable (–30%).  »

Difficile de quantifier les "mises en danger" mais les dommages effectifs n'augmentent pas.
Difficile de quantifier les « mises en danger » mais les dommages effectifs n’augmentent pas.

Selon les chiffres du BPA, il y a eu 58 piétons tués en 2015, ce qui est évidemment trop. Mais il est peu probable qu’ils l’aient tous été par des cyclistes, cela se saurait et aurait fait les grands titres de la presse. On sait surtout que les automobilistes sont le plus souvent en cause. Lors d’accidents graves impliquant des piétons, ces derniers sont « seuls responsables » dans seulement 22% des cas.

Et pour parler des cyclistes, je souligne un chiffre du Rapport Sinus 2016: lors d’accidents graves impliquant un cycliste dans les carrefours giratoire, le cycliste est principalement une victime non fautive dans 95% des cas. Mais il est bien sûr urgent de légiférer contre les cyclistes.

«La mise en danger potentielle est nettement plus faible avec un cycle qu’avec une voiture de tourisme »

Heureusement le Conseil fédéral est plus raisonnable que ces chantres de la liberté dans d’autres domaines, et il répond ceci: « Les autorités cantonales et communales chargées de l’exécution ont d’ores et déjà la possibilité de sanctionner le comportement fautif des conducteurs comme il se doit. Les contraventions peuvent être réprimées selon la procédure simplifiée relative aux amendes d’ordre. Le montant de l’amende se fonde notamment sur la mise en danger abstraite potentielle. Malgré la schématisation de la procédure relative aux amendes d’ordre, il tient ainsi compte du principe selon lequel la peine doit être fonction de la culpabilité, laquelle est à son tour déterminée par la gravité de la mise en danger du bien juridique. Or la mise en danger potentielle est nettement plus faible avec un cycle qu’avec une voiture de tourisme. (…)

L’auteur de la motion exige en outre que la sanction soit identique, quel que soit le véhicule utilisé. Par conséquent, un cycliste qui roule sur le trottoir avec son vélo devrait payer la même amende que s’il conduisant une voiture et, dans le pire des cas, il devrait même pouvoir être “sanctionné” par un retrait du permis de conduire. Voilà qui va trop loin aux yeux du Conseil fédéral. Pour ces motifs, il estime que les modifications législatives demandées sont disproportionnées.  »

Aurais-je une amende si je n'emprunte pas la bande cyclable?
Aurais-je une amende si je n’emprunte pas la bande cyclable?

Alors, à tous les signataires de la motion (dont malheureusement trois Valaisans): plutôt de punir des catégories d’usagers déjà parmi les plus vulnérables, merci de travailler à améliorer vraiment la sécurité des piétons et des cyclistes en leur proposant des infrastructures adaptées ne les obligeant pas à frayer avec des monstres de tôle qui sont, eux (enfin ceux qui les conduisent tant bien que mal) les vrais dangers sur nos routes et dans nos rues.

Pour mes archives, les cosignataires valaisans de la motion

Marchand-Balet Géraldine, Nantermod Philippe, Ruppen Franz.

Les 69 autres sur le site du parlement.