Les bêtises…

Dans ma vie, j’essaye toujours de faire les choses « juste ». Je crois beaucoup au Karma: «Fais de bonnes choses envers les autres et éventuellement les bonnes choses reviendront vers toi.» Par exemple, trouver un portefeuille perdu plein d’argent, regarder la pièce d’identité dedans et retourner l’entier au propriétaire. Faire un double pas pour ne pas marcher sur une fourmi, car cette fourmi a sûrement un frère, une sœur, un père, une mère, un cousin, ou une cousine… La roue tourne.

Malgré cette règle de vie, j’ai fait quelques bêtises. Étonnant, pensez-vous. Je ne parlerai pas de toutes les bêtises que j’ai faites dans ma vie, car ceci est une chronique, pas un livre! Je ne me considère pas comme un emmerdeur, je parle juste de quelques bêtises innocentes, les bêtises d’un coquin, un filou, un «monello».

Avec les bretelles, toujours!

J’avais un copain qu’il voulait commencer le vélo et qui me demanda mon avis sur l’achat de son premier vrai vélo de route. Son discours était celui de beaucoup de novices. Du style: «Je ne fais pas beaucoup de vélo, je n’ai donc pas besoin de quelque chose de top.» Madonna! Quel manque de self estime! Ma réponse est toujours la même: «Si tu fais l’amour seulement deux fois par an, dois-tu le faire avec quelqu’un de laid?» Ça, il l’a compris. Du coup, il a pris un vélo très sympa en alu et était très content.

Un jour, on a roulé ensemble. Il portait un T-shirt et, au moins, un cuissard, mais sans bretelles. Je lui ai fait remarquer que, comme pour le vélo, c’est bien d’investir dans les accessoires. Par exemple dans un maillot de cycliste et un cuissard avec bretelles. J’ai expliqué que les bretelles aident au confort du cuissard et gardent chaud le bas du dos. Côté esthétique, les bretelles évitent au cycliste de ressembler au plombier qui vient à la maison et quand il est sur les genoux pour regarder sous l’évier, on voit presque toute la raie des fesses. Malgré mes explications, encore une fois il a répété qu’il ne faisait pas beaucoup de vélo et ne voyait pas la raison d’investir dans un cuissard à bretelles.

Lorsque sa hanche fut à ma hauteur, j’attrapai le cuissard au niveau du bas dos, le tirai vers le bas et le fixai sous la selle.

Difficile d’expliquer les nuances de l’avantage des bretelles à un novice. Le dicton «l’action parle plus fort que les mots» m’a donné une idée. Nous étions partis pour notre tour, quand je le laissai me devancer et lorsque sa hanche fut à ma hauteur, j’attrapai le cuissard au niveau du bas dos, le tirai vers le bas et le fixai sous la selle.

Complètement surpris de voir ses fesses entièrement exposées aux yeux de tous, il se mit à gueuler et fut bien incapable de réagir au moment où une voiture nous dépassa! Le cuissard était coincé à fond sous la selle ! Mort de rire, je le dépassai en disant: «Voilà pourquoi c’est mieux d’avoir un cuissard AVEC bretelles!»

Taureau furieux

Un jour, un ami de mon magasin préféré de l’époque, a organisé une sortie en vélo entre un représentant d’une marque de vélo et moi-même. Je ne le connaissais pas, et je n’avais donc aucune idée de la manière dont il roulait. Comme beaucoup de représentants de vélo, il était une espèce d’ancien amateur élite ou quelque chose de ce genre. Il était plutôt imposant, en fait aussi long que large. On décida de faire Aproz-Fey.

Tous ceux qui ont fait cette montée savent qu’au début c’est assez roulant. On sort d’Aproz, on commence la montée, le mec roule fort, très fort! Je m’accroche, mais à peine. Je me dis: « Mon Dieu, il est fou ce mec! » On arrive à la décharge, où ça devient plus raide et heureusement il commence à monter la cassette. Ouf! Pratiquement gauche-gauche, l’ex-amateur élite (or whatever) n’a plus de pignons. Son doigt sur le levier clique dans le vide et il est presque à l’arrêt. Il commence à zigzaguer vers le plat avant le mur de Fey! Connaissant le mur qui nous attend, je me dis: « Comment il va arriver en haut? » Il insiste alors pour que je continue sans lui. En pensant que c’était bien fait pour sa gueule, car il avait roulé comme un taureau furieux au début, mais un peu triste pour lui et son problème de vitesse, j’ai alors continué.

«J’ai fait une bêtise. Le problème de vitesse de notre ami n’était pas un problème mécanique, c’était du sabotage!»

En arrivant au magasin, mon ami m’accueille avec un large sourire: «Il est où l’autre?» Je réponds: «Putain, il a attaqué dès le début, il a roulé comme un fou jusqu’à ce qu’il explose. En plus, il a eu un problème avec son dérailleur arrière. Je l’ai laissé pour mort avant Fey!»

Mon ami m’explique que le gars en question était connu pour son comportement et qu’il voulait rendre sa vie un peu difficile. Son problème de vitesse n’était pas un vrai problème. Perplexe, je lui demande de quoi il parle… Avec un sourire diabolique, il sort alors un petit tournevis de sa poche et m’explique: «J’ai fait une bêtise. Le problème de vitesse de notre ami n’était pas un problème mécanique, c’était du sabotage!» La veille, mon ami avait réglé le dérailleur du frimeur pour qu’il ne puisse pas passer les derniers deux pignons!

Cure-dent

Dans la chronique précédente, j’ai parlé de la firme italienne d’accessoires de vélo avec laquelle je travaillais à l’époque. J’ai mentionné quelques fois mon chef de vente, Pascal. Comme décrit précédemment, Pascal était en même temps pénible et adorable. À ce moment-là, le monde du vélo était vraiment différent.

Pour les salons de Cologne, Paris ou Milan, les gens du vélo (représentants, chef de ventes, etc.) s’habillaient en costume, cravate et chaussures de ville bien astiquées. Pascal a toujours insisté sur ce fait et était sans cesse en train de te dire que ton nœud de cravate n’était pas droit ou tes chaussures sales. Il n’acceptait pas le moindre détail hors de la perfection. S’il te surprenait sur le stand les mains dans les poches, il te faisait alors la remarque: «Tu as l’air d’un flemmard comme ça!» Pénible.

Je continue à presser ma langue contre mes dents, mais Pascal ne comprend pas et croit que je déconne.

Avant les grandes séances avec les marques de vélo pour le premier montage (selles), Pascal se devait d’apparaître parfait. Souvent il me demandait: «Ça va? Je suis présentable?» Un jour, peu après le début de l’une de ces séances, j’essaie d’attirer l’attention de Pascal en face de moi en bougeant la tête légèrement vers le haut, et de gauche à droite. Finalement il me regarde et avec ma bouche entrouverte, je commence très discrètement à taper ma langue contre mes dents d’en haut. Pascal me lance un regard interrogateur. Je continue à presser ma langue contre mes dents, mais Pascal ne comprend pas et croit que je déconne. Frustré, je prends mon pouce et de l’ongle je gratte légèrement l’espace entre deux dents.

Pascal a finalement compris. Choqué, le regard effrayé, il pince les lèvres si fort qu’il en devient bleu! Il se met au garde-à-vous et s’excuse à travers sa bouche fermée et file aux w.c. Pour Pascal, dans n’importe quelle circonstance, avoir quelque chose de visible entre les dents était insupportable. Et mon petit jeu de mime de lui laisser imaginer qu’il avait un bout de son déjeuner entre les dents, surtout dans une séance, lui était carrément humiliant. Mais ce n’était qu’une bêtise: il n’avait rien entre les dents! Quelques minutes plus tard, il réapparaît avec un grand sourire et me fait un clin d’œil l’air de dire: «Salaud, tu m’as eu!» Adorable.

L’imposteur

Toujours à cette époque d’avec ma firme italienne, il y avait à Paris un grand salon auto/vélo. Un marathon de 10 jours. Dix jours en costume, cravate (nœud droit) et chaussures de ville bien astiquées!

Le monsieur s’en alla, heureux d’avoir rencontré un ancien pro italien, surtout celui qui a fini 9e au Giro!

Un jour, sur notre stand, j’étais en train de discuter avec mon collègue Jean-Christophe, quand, du coin de l’œil, je remarque un monsieur d’un certain âge qui me regarde attentivement. Je continue la conversation avec JC quand le monsieur s’avance vers nous et m’adresse la parole: «Je vous connais de quelque part, je suis sûr. Ne seriez-vous pas un ancien pro italien?» Jean-Christophe rentre tout de suite dedans: «Oui, oui, il était pro dans les années 80!» Le Monsieur s’exclame: «J’en étais sûr! Rappelez-moi votre nom?» Je lance un regard à JC pour lui dire: «Connard, c’est malin!»

Timidement, je réponds au monsieur: «Gianni Mamaluca». Jean-Christophe me lance alors: «C’était en quelle année déjà que tu as fini 8e au Giro? 82, non?» Et moi de répondre: «Oui, 82, mais j’ai fini 9e pas 8e.» Le monsieur s’en alla, heureux d’avoir rencontré un ancien pro italien, surtout celui qui a fini 9e au Giro! Jean-Christophe, tout aussi heureux de sa bêtise; de plus, cet épisode nous avait fait passer le temps, parfois si long sur ces salons.

Une époque révolue

Des bêtises comme celles-ci ne pourraient plus se faire aujourd’hui, car à cette époque les téléphones portables n’existaient pas, ni Internet donc ni Google ni Wikipédia et aucune manière de vérifier si j’étais bien Gianni Mamaluca. Un temps innocent où les petites bêtises pas méchantes étaient possibles. Aujourd’hui, les fesses de mon copain apparaîtraient sur Facebook et récolteraient pas mal de « Like ». Aujourd’hui, Pascal pourrait discrètement vérifier avec la caméra de son smartphone s’il a besoin d’un cure-dent. Aujourd’hui, le monsieur de Paris peut facilement vérifier par un Google search que j’étais un imposteur.

Aujourd’hui, les bêtises de coquin, de filou, de monello ne sont plus possibles. Une bêtise innocente devient presque acerbe. Que faire aujourd’hui pour s’amuser entre amis?

Des étoiles plein les yeux

À l’époque, je travaillais pour une société italienne, celle-ci proposait des casques, des compteurs, des selles et autres accessoires de vélo. C’était une des premières sociétés à sortir un compteur cardiofréquencemètre sans fil. La marque était très active sur le marché européen et très présente avec le sponsoring d’équipes professionnelles.

Le siège se trouvait en Italie, plus précisément à Asolo, dans la région du Veneto. Le Veneto est au cœur de la fabrication des vélos et accessoires. Pinarello, Selle Italia, Bassano, Gippieme, entre autres, sont basés là-bas. Avec les casques, selles et compteurs, nous sponsorisions les équipes pro telles que Banesto (Indurain), Festina (Virenque, Dufaux), Lotto (VDB, Tchmil, Nielsen), Gan (Duclos-Lassalle) ainsi que quelques équipes amateurs belges, notamment une équipe de Mr. Eddy Merckx.

Atmosphère très relax

Ma vie avec cette firme fut mémorable. Avec nos différents engagements de sponsoring, j’étais souvent avec les équipes mentionnées, lors des camps d’entraînement pour leur fournir le matériel. Ensuite, je les rejoignais parfois sur les courses afin de vérifier que tout était en ordre. Les premiers camps d’entraînement étaient toujours agréables, car l’atmosphère était chargée d’espoir et très relax. Je garde de bons souvenirs des quelques jours passés notamment avec Festina et de la manière dont m’accueillît Bruno Roussel et son staff. À table, leur soigneur Willy Voet a très sympathiquement partagé sa recette de gâteau au riz avec moi. Willy qui, plus tard, trouva le malheur, était toujours souriant et gai! Ce qui lui arriva me fit beaucoup de peine.

«Une belle patate après l’église»

Un jour, j’ai suivi une étape du Dauphiné avec eux. J’étais dans la voiture avec Michel Gros, l’adjoint de Roussel. À la sortie d’un village, Roussel, qui était dans la voiture devant, dit à la radio : «Il y a une belle patate juste après l’église». Juste avant l’église, je commence à tourner ma tête à gauche et à droite attentivement. Michel me demande : «Tu cherches quoi?» Je réponds que je cherche la jolie fille que Bruno mentionnait après l’église. Michel faillit faire un accident tant il rigolait. Il prit alors la radio et appella Roussel : «Mon passager cherche une jolie fille après l’église!!!» Les deux et le mécano à l’arrière étaient morts de rire. Une fois calmé, Roussel m’expliqua la signification d’une «jolie patate», cette fameuse courte portion de route très raide!

Les jours de stage avec l’équipe Lotto, avec comme directeur sportif l’ancien coureur Jean-Luc Vandenbroucke, qui était très agréable avec ses fournisseurs, furent aussi des plus sympathiques. Le frère de Jean-Luc, Jean-Jaques (accessoirement le père de Franck) était un type charmant. Mais il y avait quelque chose dans l’air à cette époque chez Lotto, car Franck, malgré le contrat avec son oncle, voulait à tout prix rejoindre l’équipe Mapei. Il paraît que, alors qu’il était toujours sous contrat avec Lotto, Frank fut pris en photo en vêtements Mapei aux côtés de ses nouveau co-équipiers. Les fêtes de famille ont dû être très, très tendues!

Egalement chez Lotto, courait le rouleur exceptionnel Andreï Tchmil. Tchmil était très discret mais très «furbo». Il était souvent fâché avec nous, car il ne comprenait pas pourquoi il ne recevait jamais les primes de course quand il portait son casque boudin fétiche. Comme il ne recevait rien de notre part, dans les courses suivantes, il a masqué notre nom sur son casque avec du scotch!

«Voir le grand Tchmil, récent vainqueur de Paris-Roubaix»

Tchmil était copain avec mon chef de vente. Et à l’époque, mon chef était également président de l’équipe de 2ème division, VC Saint Quentin. Cette année-là, Tchmil était parrain de cette équipe et il était convenu qu’il serait présent pour la présentation de l’équipe. Toute l’équipe (parmi eux, un certain David Millar) était très excitée à l’idée de voir le grand Tchmil, récent vainqueur de Paris-Roubaix. Moi aussi, je dois avouer, je partageais le même enthousiasme!

Andre Tchmil a remporté Paris-Roubaix en 1994 avec une fourche téléscopique.

En attendant Tchmil, alors que j’étais dehors en train de fumer une cigarette avec mon chef, je remarquai soudainement que toute l’équipe du VC Saint Quentin me regardait par la fenêtre, incrédule! Bizarre, me dis-je. Plus tard, j’appris que les coureurs m’avaient pris pour le grand Tchmil, ne le connaissant pas, en train de fumer une cigarette ! C’est vrai, on peut dire que de loin, il y aurait une légère ressemblance…

Moser, Gimondi et Battaglin au détour d’une allée

Chaque automne, le monde du vélo se retrouve à Eurobike, le grand salon du vélo qui à l’époque avait lieu à Cologne, en Allemagne. Toutes les marques mythiques de vélo y étaient présentes : Bianchi, Colnago, Pinarello, etc. De plus, tous les mythes du vélo étaient présents ! Les marques moins mythiques étaient présentes ainsi que les marques d’accessoires. Donc, nous aussi étions sur place avec un stand afin de présenter nos produits.

Gerrie Knetemann (en maillot de champion du monde) et Francesco Moser. Photo Anders – Flick’r

Un matin, je fis un tour des halles et au détour d’une allée, je tombai sur Francesco Moser, Felice Gimondi et Giovanni Battaglin en train de discuter! L’image de ces trois Legends, toujours aussi « fit », habillés en costume élégant à l’Italienne, me stoppa net. J’avais des étoiles plein les yeux !

Eddy Merckx sur le stand…

Un autre jour, j’étais à notre stand entrain de lire une brochure de produit quand quelqu’un entra sur notre stand et m’interpella par un «huhum?» et je levai les yeux: devant moi, le plus grand cycliste de tous les temps…. Eddy Merckx!! De sa voix basse et son accent belge, il me demanda si le chef de vente était là. Difficile de répondre quand une telle légende est juste là, devant toi. J’ai régurgité quelques syllabes incompréhensibles et partis les jambes tremblantes à la recherche de mon chef.
Un de notre client français, Michel, était aussi responsable de la distribution des vélos Bernard Hinault. Il était grand copain avec Hinault et ce dernier était souvent présent sur le stand de Michel pour promouvoir ses vélos. Mon chef était copain avec Michel et une fin de journée, quand les portes du salon avaient fermé, on s’est retrouvé au stand de Michel pour l’apéro. Sur le stand: Michel, Joël Bernard (ancien pro chez Gan et à cette époque représentant Campagnolo pour la France), mon chef, un de mes collègues Jean-Christophe et… Bernard Hinault.

Après quelques bouteilles de champagne, il fut décidé que l’on irait tous manger ensemble dans la ville de Cologne. Je n’y croyais pas: j’allais manger avec Hinault! Mieux que ça: je me retrouve en face de lui à table! Mais quel type: tout simple, souriant, le roi devant sa cour. Entre Joël et Hinault, les histoires et souvenirs s’enchaînent les uns après les autres. Joël était en fin de carrière quand Hinault commençait la sienne, et les anecdotes de course et autres histoires de coulisse (plus d’une avec comme sujet leurs groupies…) étaient savoureuses.

Hinault, LeMond et Zimmermann

Je ne pus retenir une question à Hinault sur laquelle j’étais resté perplexe depuis le Tour ‘86: pourquoi n’était-il pas resté dans la roue de LeMond avec les 5 minutes d’avance qu’il avait sur lui? Personne n’avait gagné 6 tours de France jusque là, il pouvait être le premier! Il me répondit d’un sourire malin et m’expliqua qu’il avait donné sa parole à Lemond: c’était son Tour et lui était là pour l’aider. Il a attaqué pour provoquer Urs Zimmermann et le mettre en difficulté. Il me dit que chacune de ses actions avait pour but de distancer Zimmermann et il ajouta avec un clin d’œil que Lemond devait mériter sa victoire.

Ce fut une soirée mémorable et bien arrosée. Mon confrère et moi-même arrivâmes en zig-zaguant jusqu’à notre chambre d’hôtel et nous nous apprêtions pour un bon sommeil après une très longue journée, quand tout d’un coup, quelqu’un frappa à la porte. Surpris, nous nous redressâmes dans nos lits: Pascal (notre chef de vente), Joël et Hinault firent irruption dans notre chambre, empoignirent nos oreillers et commencèrent à nous rouer de coups! L’effet surprise fut total. Recroquevillés sur nous-même, les trois autres hilares, dansant autour de nous comme des gamins! En 3 minutes nos envahisseurs étaient venus et repartis. Notre chambre était un désastre: les draps partout, nos valises sens dessus dessous, et le sommeil se fit attendre… Tout comme Zimmermann, nous avions été pris en embuscade par l’une des plus grandes stars du cyclisme!

Quelques années plus tard, la firme connut des difficultés. De nouveaux produits furent lancés sur le marché sans les essais nécessaires et des problèmes techniques survenaient fréquemment. La firme finit par dériver dans l’oubli, avec dans son sillage un cimetière de compteurs pulsomètre sans fil qui ne fonctionnaient pas.

Le temps passé à travailler dans cette boîte fût pour moi une expérience inoubliable! Une place au premier rang du cirque du cyclisme professionnel. Une période pleine d’émerveillement. Il y a encore des tas d’anecdotes de cette époque qui mériteraient d’être racontées, mais ce sera pour une prochaine chronique. En écrivant ces lignes, j’ai encore les yeux qui scintillent. À l’époque, assis au premier rang, c’étaient carrément des étoiles!

Photos Anders – Flick’r

Alexi, l’enfant terrible du cyclisme américain

Alexi Singh Grewal, Champion olympique de vélo sur route à Los Angeles en 1984, est né à Aspen. Son père était Sikh Indien d’origine et il avait un magasin de vélo pas loin du centre du village. Son magasin était plein de vélos Pinarello et Gios Torino.

J’ai toujours aimé être dans son magasin, car c’était comme être dans une cathédrale dans laquelle de beaux vélos légendaires remplaçaient les icônes des saints. Gios Torino et Bianchi sont parmi les marques mythiques selon moi ! C’est drôle comme certaines couleurs sont associées à certaines marques iconiques : Ferrari avec le rouge, Marlboro et Coca Cola avec le rouge et blanc, Bianchi avec le vert céleste et Gios Torino avec le bleu.

Le père d’Alexi, Jasjit, était lui-même une personnalité ! Grand, basané, des yeux clairs, brillants et une voix mélodieuse. Pour la plupart des gens, Jasjit était quelqu’un de très doux et calme. Mais avec Alexi, il était très exigeant et sévère. C’était comme si, quoi que fasse Alexi, ce n’était pas assez bon pour son père. Quelquefois j’étais au magasin quand Alexi rentrait de son entrainement. Jasjit lui disait « Tu fais quoi ici déjà ? Tu as fait seulement cinq heures et demie ? »  Généralement s’en suivait une dispute. Je pense qu’Alexi sentait qu’il avait toujours quelque chose à prouver ! D’abord à son père et après au Monde du vélo en lui-même !

Alexi était appelé le «John McEnroe, l’enfant terrible du cyclisme».

En dehors du vélo, Alexi était un type très calme, très posé ; sur le vélo, dans les courses, c’était un volcan ! Versatile et colérique, il n’hésitait pas à hurler contre un autre coureur ou même un commissaire de course. Alexi était appelé le « John McEnroe, l’enfant terrible du cyclisme ». Il a toujours été vu par le monde du vélo comme un outsider, un cas. En 1986, alors qu’il roulait pour l’équipe américaine pionnière, 7Eleven, lors d’une étape de montagne du Tour de France, Alexi se trouva en difficulté et un caméraman qui filmait sa souffrance un peu trop longtemps à son goût, fut victime de sa colère. Mais le gars ne s’arrêtant pas pour autant, Alexi finit par cracher sur la caméra. Le problème c’est qu’ils étaient en direct sur une chaine nationale pour une émission sportive aux États-Unis, et comme 7Eleven était un sponsor américain, ça c’est super mal passé et Alexi fut viré de l’équipe !

Alexi a toujours fait le buzz. Il y a une course de côte pas loin de Denver, Colorado, qui s’appelle « The Mount Evans Hill Climb » (également appelée « The Bob Cook Memorial Hill Climb »). « Hill » mon œil ! « Hill » veut dire colline, en français ! La colline en question fait 44 kilomètres de long, elle débute à 2 298 mètres d’altitude et finit à 4 306 mètres. Une sacrée colline non ? Cette course se déroule sur la plus haute route goudronnée des USA. J’ai fait cette course une fois. À deux kilomètres de l’arrivée, j’étais dans un groupe de trois. Alors, au pire, je finirais quatrième (bon, c’était en Catégorie 3) ! À un kilomètre de l’arrivée, un groupe de quatre dépasse mon groupe, tous frais comme une rose. Mécanique doping déjà !!??  Bref je finis huitième, pratiquement en syncope à l’arrivée et je gagne un putain de pneu ! Et pas même un pneu en boyaux !!! En 1990, Alexi a pulvérisé le record de la montée en 1 h 46 min 29 s. La nouvelle s’est répandue plus vite qu’une traînée de poudre… plus vite que ce de la divorce de Brad Pitt et Angela Jolie ! Mais plus incroyable encore : il l’a fait avec un plateau de 39 !!!! À l’époque, les plateaux utilisés étaient les 42/53 ! Mais un 39 !!!! Il avait trouvé où ce 39 ? Incroyable !!! Je ne dis pas qu’Alexi fut le premier à utiliser un 39, mais chez nous, là-bas à Aspen, c’était inédit ! La légende continuait!

J’ai dit «bon, ils vont sûrement se redresser pour prendre le virage». Tu parles! Ils l’ont abordé, comme ça et en rigolant par-dessus le marché! J’en avais le souffle coupé!

Une fois, alors que je roulais avec Alexi et une autre légende du cyclisme américain, Dale Stetina (son fils, Peter Stetina, roule actuellement pour l’équipe pro Trek Segafredo), on a décidé d’escalader « Independance Pass », une montée de 31 kilomètres. On a commencé très tranquillement (même pour moi), et un peu plus tard je leur ai dit: « Allez-y, les mecs, je ferai demi-tour quand vous descendez.» Ils ont dit OK, et ont commencé à faire leurs intervalles. Un peu plus tard, j’aperçois Alexi et Dale qui redescendent. Je fais vite demi-tour et attends leur passage. Bien plus tôt que je ne l’avais imaginé, les deux arrivent en position « Death Tuck » (les deux mains sur le haut de guidon, nombril sur la potence, nez à 2 centimètres du pneu et les genoux pressés contre le tube horizontal). Dale devant, Alexi derrière, avec la paume de sa main sur le bas du dos de Dale. OK, rien de trop spécial. Mais, juste après il y avait un virage assez fermé. J’ai dit « bon, ils vont sûrement se redresser pour prendre le virage ». Tu parles! Ils l’ont abordé, comme ça et en rigolant par-dessus le marché! J’en avais le souffle coupé!

Rien n’était jamais dans la norme avec Alexi. Il a eu un soigneur nommé Arnold qui habitait aussi à Aspen. Je ne sais pas exactement si c’était son prénom ou son nom de famille. Ce gars pourrait être un personnage de roman. De jour il était très discret, même secret. De taille moyenne, presque chauve et il portait des lunettes. Il ressemblait à un banquier suisse sauf que sa chemise à fleurs était ouverte sur ses poils thoraciques ! À l’époque, je fréquentais un bar/disco très sympa. Plus d’une fois, j’y ai vu le banquier suisse, avec la même chemise à fleurs, mais version soirée avec les chaines en or. Imaginez un Suisse, Mr. T! Et, plus étonnant encore: en soirée, il avait perdu sa calvitie! Son dôme, habituellement brillant, était alors couvert d’une perruque!

Alexi était sur le balcon de l’hôtel, un briquet en main en train d’allumer de gros pétards qu’il lançait en direction de la voiture. BOOM, BOOM, BOOM!

Peu importe, Arnold s’occupait bien d’Alexi. Il le massait, le calmait et s’assurait que son poulain était au départ des courses, à l’heure et prêt. C’était aussi lui qui supportait le tempérament d’un athlète aussi talentueux que capricieux. Un matin, alors qu’Arnold était en train de charger la voiture pour une course, Alexi était sur le balcon de l’hôtel, un briquet en main en train d’allumer de gros pétards qu’il lançait en direction de la voiture. BOOM, BOOM, BOOM ! Arnold, à plat ventre qui lui criait «Alexi, enfoiré !!».  Et l’autre, sur le balcon, rigolait, dansait, comme un gamin. Arnold s’est occupé d’Alexi pour la course olympique à Los Angeles. Quelques jours avant la course, Arnold a fait la reconnaissance du parcours et défini une zone de ravitaillement différente de la zone officiellement autorisée. Pendant la course, quand il avait besoin de quelque chose, Alexi faisait signe peu avant leur point convenu et un bras mystérieux sortait de la foule avec un bidon ou une banane.

Le jour de la course olympique sur route, je pense que le village entier d’Aspen était devant sa télévision pour assister au spectacle. Au dernier tour, Alexi a attaqué et Steve Bauer, le Canadien a bouché le trou. Ils étaient deux à jouer le final. Même ma grand-mère aurait su que, sur le papier, Alexi n’avait aucune chance contre Bauer au sprint ! Sur l’ultime montée, le Canadien roulait pour assurer l’échappée. Derrière lui, Alexi commençait visiblement à piocher ! Toute de suite, j’ai pensé « il bluffe ! S’il coince, ça ne peut pas être sur la montée » ! Et il s’accrocha. Bauer, convaincu que c’était gagné, continua à rouler et à mener le sprint final ! Mais si Alexi était un grimpeur de classe, il était également malin et puissant ! Contre toute attente, il gagna le sprint et devint Champion olympique sur route!!!

C’était magnifique de voir Alexi acclamé ainsi par la population d’Aspen.

Quelques jours après la course, il y avait un article dans le journal local, «The Aspen Times». Quelqu’un a rapporté qu’en promenant son chien dans le quartier résidentiel à l’Ouest d’Aspen, il avait soudain entendu les hurlements de milliers de voix, unies, une exclamation d’émotion indescriptible! Cet homme et son chien en restèrent un peu perplexes. Une fois rentré, il appela la police, qui ne put lui donner une explication. En fait, ce bruit choquant, c’était celui des cris de joie de tout un village pour son outsider, pour son enfant terrible, au moment où Alexi défiait les pronostics de ma grand-mère et du monde entier et franchissait la ligne d’arriveé devant Bauer! Sacré Alexi !!!

Après la victoire de Los Angeles, Aspen organisa une parade en l’honneur de son héros. J’ai eu la chance de suivre l’arrivée du cortège du toit du bâtiment juste en face de l’endroit où se déroulait la cérémonie finale. C’était magnifique de voir Alexi acclamé ainsi par la population d’Aspen, sa «home town»! De loin, nos regards se sont croisés et avec son sourire timide, il me fit un clin d’œil! J’étais très ému, car j’eus l’impression que, devant son village, devant le monde du vélo tout entier et, probablement, même devant son père… Alexi a prouvé qu’il était assez bon!