Hasard du calendrier: c’est le lendemain de la publication du Prix Vélo Villes de PRO VELO Suisse (j’y reviendrai) que le spécialiste et auteur Stein van Oosteren était l’invité de PRO VELO Valais à l’occasion de sa conférence annuelle, à Sion. Une conférence précédée durant l’après-midi par une « visite diagnostique » de la ville de Sion, avec un constat aussi sévère que le classement des villes valaisannes au Prix Vélo Villes, où aucune n’obtient la moyenne.
Vendredi après-midi, Alexandre Bagnoud, président de PRO VELO Valais/Wallis, avait ainsi prévu une heure d’exploration urbaine pour un parcours de quelque trois kilomètres. Nous avons eu le temps de parcourir… 300 mètres, tant il y avait à dire et réfléchir sur le carrefour de la gare à l’avenue de Tourbillon, puis le rond-point à double voie à la jonction avec l’avenue de France. Heureusement, les découvertes de la place du Midi et du Grand Pont ont fait meilleure impression. Entretien après la visite.

Stein, cet après-midi, vous avez parcouru la ville de Sion avec des représentants de PRO VELO, du Canton et de la Ville. Votre constat était assez sévère…
Oui, parce que dès qu’on quitte la gare, on se retrouve sur le premier carrefour qui devrait vous permettre de rentrer en ville et, en fait, c’est un mur. Le cycliste est obligé soit de se mettre au milieu, soit sur le côté et de se projeter dans une sorte de no man’s land où il n’y a aucune protection pour le cycliste. Il n’y a aucune même ligne, il n’y a aucune visibilité sur l’endroit où vous devez aller. C’est trop anxiogène et trop accidentogène. Cela va empêcher les cyclistes de se déplacer à vélo.

Et ensuite, quand on continue, on a surtout des bandes cyclables. Donc, on n’a pas des pistes cyclables, c’est-à-dire des bandes qui sont physiquement séparées de la circulation automobile. Et pourquoi c’est problématique? Parce que ce qui met les gens sur le vélo, ce n’est pas la sécurité objective, mais la sécurité subjective, le sentiment de sécurité. Et sur une bande cyclable, où vous voyez juste une ligne de peinture, les gens ne se sentent pas en sécurité, parce qu’ils sont même frôlés par les bus et les voitures qui roulent juste à côté de cette ligne.
C’est un peu comme si cette ligne n’existait pas, alors que sur une piste cyclable qui est séparée par un séparateur, là, les gens vont se sentir en sécurité. Comme ça manque, le constat est sévère par rapport à ça, effectivement.
Ce que vous disiez justement par rapport à ces bandes cyclables, c’est qu’à un moment où on voudrait développer la part modale du vélo, cela ne va amener aucun nouveau cycliste. Que les bandes cyclables sont faites pour ceux qui osent déjà rouler là !
Oui. En fait, les bandes cyclables, c’est pour ceux que j’appelle les survivants. C’est-à-dire celles et ceux qui osent faire du vélo malgré l’absence d’aménagement cyclable. Et c’est une petite partie de la population. Mais ce ne sont pas les enfants, les personnes à mobilité réduite ou les parents ou les néocyclistes que vous allez mettre sur un vélo en disant « tiens, il y a une ligne de peinture, allez-y ».
Si vous alliez chez un technicien qui vous dit: « Voilà, je préfère mettre les bandes partout à la maison. Demandez-lui de vous montrer son balcon, ensuite vous allez sur le balcon du technicien et vous voyez une balustrade pour éviter qu’on tombe et vous enlevez la balustrade. Il va vous dire « oh là là là, ce que vous faites, c’est dangereux parce que là, j’ai un balcon sans aucune séparation ». Et si tu réponds au technicien: « Ce n’est pas grave, on va mettre une ligne de peinture et là, vous serez en sécurité, il va vous dire « vous êtes fou« , parce que le risque existe toujours. » Pour le vélo, c’est exactement pareil, c’est un peu comme un balcon psychologiquement, comme un balcon sans balustrade, sans séparation physique dont vous avez besoin pour vous sentir en sécurité.
Donc, il faut absolument créer cette séparation physique et, à partir de là, vous allez voir, tout le monde va se mettre à vélo que vous soyez en jupe, que vous soyez homme, femme, enfant, personnes âgées, tout le monde.
L’étalon, c’est l’enfant de dix ans qu’on ose mettre sur un aménagement cyclable…
Oui, c’est l’indicateur de réussite. Si vous avez un aménagement cyclable et un parent ose lâcher son enfant de dix ans dessus, c’est bon. Si la réponse est non, c’est poubelle, il faut refaire l’aménagement .
Vous avez aussi vu des endroits plus agréables à Sion, la place du Midi, la vieille ville qui vous ont fait penser aux Pays-Bas. Donc, il y a quand même de l’espoir? On se demande d’ailleurs pourquoi ce n’est pas comme ça partout.
Exactement, j’étais très impressionné par ça par cette zone de rencontre qui a été créée dans les années 2001-2002 (les travaux ont été achevés en 2004, ndlr.) et qui permet effectivement à tout le monde de se rencontrer. C’est assez rare parce que souvent, même en France, les zones de rencontres sont des fausses zones de rencontres. C’est-à-dire où on met un panneau « zone de rencontre » et ensuite, on laisse la situation à l’ancienne où c’est quand même la voiture qui est « le chef ». Alors que là, clairement, j’ai pu voir que les voitures qui pénétraient dans cette zone faisaient très attention. On sentait qu’ils [les conducteurs] n’étaient pas tout à fait à l’aise dans cet espace et la rencontre était véritablement possible.

Et puis, bien sûr, il y a l’ancienne ville qui est juste délicieuse, qui est fantastique avec des pierres à l’ancienne, avec un décor de carte postale et la vue sur les montagnes. C’est une vraie ville touristique.
Et je voudrais rappeler aussi la rue de l’Industrie qui passe juste derrière la gare, où on a mis en place une zone rencontre qui est aussi assez réussie, même si le transit motorisé est toujours en place. Parce que, là aussi, vous avez un espace avec beaucoup de bancs, d’arbres, des espèces de configurations sur lesquelles des jeunes sont en train de faire la pause. Aussi avec une sorte de couleur, de lignes de couleur, en fait des dessins colorés qui ont été mis sur l’espace pour créer cette ambiance. Vous n’êtes pas sur la route, mais vous êtes dans un espace de rencontre.
Donc, je pense qu’il faut développer, il faut tester, il faut oser ce genre de configuration pour créer une ville qui n’est plus un lieu de transit automobile uniquement. On va réserver ça aux grands axes. Mais pour que la ville devienne vraiment ce qu’elle doit être à mon avis, c’est-à-dire un lieu de vie, un lieu de cohabitation, un lieu où tout le monde est à l’aise que l’on soit un monsieur de 50 ans comme moi ou un enfant de dix ans, par exemple.
Vous êtes aussi élu dans une municipalité au nord de Paris et savez que le temps politique est souvent un peu long, spécialement en Suisse avec son système bien fédéraliste. Que dites-vous aux associations cyclistes et à tous ceux qui prônent la cyclabilité et qui trouvent que cela ne va pas assez vite? Quels moyens pour agir ?
Il faut s’organiser, il faut se mettre ensemble avec toutes les associations, il faut être très très nombreux. Il faut, juste avant les élections, organiser de grands « oraux vélo ». Il faut organiser des évènements pour interroger tous les candidats et les candidates pour connaître leur position sur le vélo. Il ne faut même pas attendre leurs propositions, il faut faire des propositions soi-même. Expliquer, parce que ce sont les usagers qui sont les experts, ce que vous pensez que l’on doit faire pour que la ville devienne cyclable et ensuite les laisser réagir à ça. Et ensuite, communiquer là-dessus. Ça, ça va bien marcher.
Il faut aussi interpeller les élus en permanence sur les réseaux sociaux. Il faut montrer, il faut faire des vidéos, il faut apprendre à faire des vidéos. Regardez sur les réseaux sociaux comment je fais ça. Je ne suis pas le meilleur vidéaste, mais je fais des choses, j’explique des choses. Faites cela dans votre commune, pour vos rues, pour montrer ce qui va et ce qui ne va pas. Et expliquez bien pourquoi ça va ou pourquoi ça ne va pas, pour faire une sorte d’éducation et amener les gens porter un autre regard sur leur espace public. Pour montrer en direct que la rue peut être autre chose que ce qu’elle est aujourd’hui. Le problème, c’est que l’on n’arrive pas à avancer, parce qu’on pense que la rue qu’on voit aujourd’hui est une fatalité. Mais en fait c’est un choix, qui peut être changé du jour au lendemain.
Et puis qu’est-ce que les citoyens peuvent faire aussi ? Ils peuvent écrire des guides qui montrent comment faire. Il existe d’ailleurs le guide des aménagements cyclables de Paris en selle. En 144 pages, il montre exactement comment faire et compare la situation aux Pays-Bas à la situation en France. Cela permet de mieux comprendre comment faire.
Et puis posez des questions pendant le Conseil municipal. Je ne sais pas si, en Suisse, on a le droit de faire ça. Mais, par exemple, demandez pourquoi le ou la maire n’a toujours pas sécurisé telle ou telle voie pour les enfants. Il ne faut pas non plus accepter quand le maire vous répond: « Ah ça, ce n’est pas moi qui décide, c’est le Canton qui décide. Non, non c’est votre maire qui vous représente auprès du Canton. Quand le canton reçoit des courriers urgents d’un·e maire qui est inquiet pour ses habitants, il va quand même écouter ce qui se passe et formuler une position. Donc, il ne faut jamais se laisser abattre.

Et puis dernière chose, quand on vous répond: « On ne peut pas tester des aménagements cyclables provisoires, comme pendant la période de Covid, parce qu’il y a des normes. Il faut demander quelles normes interdisent aux Suisses de tester des configurations temporaires. Et ensuite, il faut exiger vraiment une réponse et ensuite, le cas échéant, demander que ces normes changent. C’est un long combat, mais, de toute façon, tout ce que l’on fait, c’est très long.
On court un marathon dont on ne voit pas la fin, parce qu’il n’existe pas de fin. La vie continue toujours, elle sera toujours évolutive. Dans 50 ans, le monde sera différent, mais ça ne nous empêche pas de devoir commencer dès aujourd’hui.
Merci Stein. Et puis, pour les vidéos on va commencer par piquer celle que vous avez faite depuis la chambre de votre hôtel sur le parking du centre commercial de Sion.
(rires)