CULTURE & OPINION

Celui qui vit par le 39 meurt par le 39

Par Gauche-Gauche

02 novembre 2016

Suite à la référence que j’y ai faite dans la chronique précédente, tourner vite les jambes, dans le vide, n’est pas facile.

À un moment donné, sans la bonne technique, on rebondit sur la selle. Lance Armstrong a donné aux cyclistes, toutes catégories confondues, l’envie d’adopter un style utilisant une cadence de pédalage élevée. C’est clair, les images d’Armstrong, en train de poser une mine à ses adversaires étaient impressionnante. Le regard… et puis BOUM! Les autres avaient l’air d’être scotchés au goudron.

Après Armstrong, la tendance continue. Chris Froome fait mieux, sa cadence est même plus élevée que celle d’Armstrong. Froome, quand il attaque, ressemble à un gamin avec un vélo BMX en train de rattraper «the ice cream truck», le camion de glaces. Peu orthodoxe sur le vélo, Froome ressemble à une mante religieuse qui pédale: les coudes à l’extérieur, la tête qui balance gauche-droite-en bas, continuellement. Mais, malgré son manque d’élégance et sa cadence de 300 tours-minute, Froome avance. Et, s’il se retrouve sans vélo, il court. Avec la même bizarrerie d’ailleurs! C’est incroyable! Comment fait-il?

Les choses ont changé. Je ne sais pas quand, ni comment, mais le mot est passé: quelqu’un «let the cat out of the bag», comme on dit dans mon pays.

Peu importe, tous les cyclistes voudraient faire pareil. Mais comme je l’expliquais dans la chronique précédente, peu en sont capables. Biomécaniquement, beaucoup de choses doivent jouer en même temps quand tu moulines. Les jambes doivent tourner vite, les hanches rester souples, les chevilles et les pieds aussi. Les bras doivent être relachés et le tronc engagé pour garder le haut du corps stable et immobile. C’est très difficile de tourner un plateau de 34 et un pignon de 30 à l’arrière et d’avancer réellement. Mais les choses ont changé. Je ne sais pas quand, ni comment, mais le mot est passé: quelqu’un «let the cat out of the bag», comme on dit dans mon pays.

Le premier signe que les choses ont changé m’a frappé quelques années plus tôt. Moi, j’étais tout content de continuer à faire du vélo avec mes rapports habituels (39/53). Comme je l’ai dit précédemment, j’ai toujours eu l’impression d’avancer plus, en côte, avec mon 39 que mes collègues avec leur 34. De plus, mes résultats dans les petites courses locales me confirmaient ce fait. Mais ce fut dans une course de côte que j’ai vu le début de la fin! Le départ donné, tout se déroula comme d’habitude. La même stratégie de course: suivre le premier groupe le plus longtemps possible et essayer de garder un bon rythme jusqu’au bout. Et voilà c’est parti: j’ai suivi le premier groupe pour plus ou moins les mêmes 2 minutes habituelles avant d’être lâché. Maintenant, il fallait limiter les dégâts, maintenir l’écart avec les suivants. Et tout d’un coup, j’entends un son, un «whissssh» qui vient de derrière. Il est de plus en plus proche et de plus en plus audible.

Qu’aurait fait Eddy? Qu’aurait fait Fausto? Peu importe, je suis seul avec mon 39.

Je tourne la tête et je vois un type qui fonce sur moi en tournant les jambes très, très vite. Tout de suite je regarde son vélo et ses manivelles. Pas de triple plateau, mais un double! À l’œil nu, je dirais le petit: 32, 34 max. «What the…?» Le type continue de se rapprocher à une vitesse surprenante. Je ne peux pas dire qu’avec mon 39 j’étais en train de piocher, mais comparé à ce type, je ressemblais à un mineur avec un casque et une lampe frontale! Je me suis dit qu’il ne pouvait pas continuer comme ça avec cette cadence de pédalage.

Hélas, il continuait de creuser l’écart, à fond même, ses jambes tournant comme si elles tournaient dans l’huile. Je le vis disparaître à l’horizon. Qu’aurait fait Eddy? Qu’aurait fait Fausto? Peu importe, je suis seul avec mon 39 et une seule solution. Je me mets gauche-gauche et je finis à mon rythme, c’est peine perdue! Je me demande, qui est ce mec et où il a appris à mouliner comme ça? Il tourne les jambes super vite, mais il avance. À fond même! Le premier signe.

Une autre fois, une sortie avec un ami. Lui est un néophyte. Un super athlète, mais dans un autre sport (je reviendrai sur ce sujet dans une autre chronique). Il arrive au rendez-vous pour une sortie en côte, qui va durer environ 1 heure, avec un vélo monté en… triple! On part ensemble et il est tout de suite «sur la montre», le petit plateau donc, avec les jambes qui tournent comme Froomy! Pourtant, je n’ai même pas vu le «ice cream truck». J’essaie de garder son rythme, mais mes jambes «old school» n’arrivent pas à suivre son allure. Je suis déjà «spun out». Alors, si je ne peux pas rester avec lui en souplesse, je resterai avec lui en force. Clac, clac, je descends deux pignons et je me mets en danseuse. Je comble dix des trente mètres qu’il a sur moi. Mannagia! Il fait quoi ce type? Il vfroom – vfroom encore et encore.

Mes jambes me crient de m’assoir, incapables de pousser le rapport. Je suis lâché, et lâché comme il faut. J’ai l’impression que mes jambes sont en bois et que je recule! Encore une fois, je vois le mec disparaître à l’horizon, et encore une fois je suis gauche-gauche en train de monter à mon rythme. J’arrive en haut et mon ami est assis sur le trottoir. Je vous jure que sa barbe a poussé depuis qu’on a commencé la montée. Le deuxième signe!

Mon 39 m’a permis d’avaler les pentes et m’a fait ressentir un certain mal aux jambes en descendant les escaliers.

Mon fidèle 39. Il m’a servi depuis longtemps. Il a fait les cuisses que j’ai maintenant, il m’a permis de dépasser bien d’autres cyclistes dans les montées avec du braquet et un air d’un ancien pro. Mon 39 m’a permis d’avaler les pentes et m’a fait ressentir un certain mal aux jambes en descendant les escaliers, ce mal aux jambes que tout cycliste adore ressentir, ce mal aux jambes qui nous dit qu’on s’est bien s’entraîné ce jour-là. Mon 39 qui me donna une fierté dénuée de tout fondement quand quelqu’un me demanda un jour avec combien de dents je roulais devant et que je répondais, 39/53. Mais finalement, mon 39 est dépassé. Les deux histoires racontées plus haut, c’était juste le début. Elles se répètent encore et encore. Celui qui vit par le 39 meurt par le 39!

Oui… il est temps de monter un 36 !